Il y a quinze jours, un homme de 52 ans m’a dit une phrase que j’entends de plus en plus souvent. Vingt-six ans dans les achats industriels, dont douze à négocier des contrats de sous-traitance pour un équipementier. Il avait tapé une de ses situations dans ChatGPT, par curiosité, un soir. La réponse tenait en douze points, propre, structurée, avec les bons termes. Il m’a dit : « Il en sait plus que moi. »
Je lui ai demandé de me raconter sa dernière négociation difficile. Il a parlé vingt minutes.
Un fournisseur qui livrait en retard depuis trois mois. Un patron d’atelier qui menaçait de changer de source. Et lui qui avait décidé de ne pas mettre la pression sur le fournisseur, parce qu’il avait vu, en visite, que leur chef d’atelier était parti et que le remplaçant n’était pas encore au niveau. Il a attendu six semaines. Le fournisseur est revenu à l’heure. Personne n’a changé de source.
Je lui ai demandé si les douze points de ChatGPT contenaient ça. Il a ri.
(Ce portrait est composite. Il condense plusieurs conversations tenues cette année ; aucune personne n’est identifiable. La décision, elle, est réelle : attendre six semaines quand tout le monde autour veut agir.)
Ce que Stanford a mesuré
En août, trois chercheurs du Digital Economy Lab de Stanford, Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar et Ruyu Chen, ont publié la mise à jour de leur étude Canaries in the Coal Mine, sur les données de paie ADP de millions de salariés américains jusqu’en juin 2026. Six constats. Je n’en garde que deux.
Le premier : il n’y a pas de destruction d’emploi générale.
Le second : dans les métiers les plus exposés à l’IA, l’emploi des 22-25 ans a reculé d’environ 11 % entre novembre 2022 et juin 2026, pendant que celui des 35-49 ans progressait d’environ 10 %. Une vingtaine de points d’écart, dans les mêmes métiers, sur la même période. Et ce retard s’aggrave : selon la mesure des chercheurs, l’emploi des 22-25 ans dans ces métiers accuse aujourd’hui 19 % de retard sur celui des jeunes des autres métiers, contre 15 % dans les données de juillet 2025.
Ce qui est nouveau dans cette édition, c’est l’explication. Les chercheurs ont classé chaque métier selon deux types de savoir. Le savoir codifié : ce qui est dans les manuels, les procédures, les cursus, les fiches techniques. Tout ce qu’un diplôme atteste. Le savoir tacite : ce qui s’acquiert en pratiquant, en observant, en se trompant. Ce qu’on sait faire sans savoir l’écrire.
L’IA se substitue au premier et complète le second.
Chez les 22-25 ans, l’emploi recule dans les métiers à forte composante codifiée, quel que soit leur niveau de savoir tacite. Chez les 41-49 ans, c’est l’inverse : l’emploi progresse de 11 à 14 % dans les métiers à forte composante tacite, contre 6 à 7 % ailleurs. Chez les 50 ans et plus, 7 à 8 % contre 1 à 4 %.
Le basculement se situe après quarante ans. Avant, on a quitté le profil junior sans avoir encore accumulé ce qui protège.
Ce que ça change pour l’homme de 52 ans
Sa phrase, « il en sait plus que moi », est exacte. Et fausse.
Elle est exacte pour tout ce qu’il a appris à l’école et dans les procédures de son groupe : les incoterms, les clauses de pénalité, la structure d’un appel d’offres. Tout ça est codifié, donc dans le modèle, donc gratuit.
Elle est fausse pour tout ce qu’il a appris depuis. Reconnaître, en visite, qu’un atelier a perdu son chef. Savoir qu’un fournisseur qu’on presse trop tôt ment sur ses délais. Décider d’attendre six semaines quand tout le monde autour veut agir. Rien de ça n’est écrit nulle part, et c’est précisément pour ça que l’IA ne l’a pas.
Pendant vingt-six ans, il a été payé, sans le savoir, surtout pour la première colonne. C’est elle qui figurait sur son CV, dans ses fiches de poste, dans ses entretiens annuels. La seconde colonne n’avait pas de nom. Elle en a un maintenant, et une courbe d’emploi qui monte.
L’exercice, tel que je le fais avec les gens que j’accompagne

Prenez une semaine type de votre métier, celle d’avant la transition. Listez dix tâches. Pas les grandes missions : les tâches, celles qu’on fait un mardi.
Pour chacune, une question. « Est-ce que je pourrais l’expliquer à un débutant en une page ? » Si oui, colonne de gauche. Si vous sentez que la page ne suffirait pas, que vous diriez « ça dépend », qu’il faudrait raconter trois cas pour que ça se comprenne : colonne de droite.
La colonne de gauche est ce que vous aviez en commun avec tous les gens de votre métier. Elle est en train de devenir gratuite. Ne la défendez pas, ce serait perdre du temps.
La colonne de droite est ce que vous avez, vous. Chez l’acheteur de 52 ans, elle contenait trois lignes : lire un atelier en le visitant, sentir un délai faux, tenir une attente contre la pression interne. Aucune ne figurait sur son CV. Les trois sont ce qu’une entreprise de quarante personnes, qui n’a pas d’acheteur, paierait cher à avoir deux jours par mois.
Sa transition ne consiste pas à apprendre autre chose. Elle consiste à vendre la colonne de droite, qu’il n’avait jamais nommée.
Deux réserves, parce qu’elles comptent
Ces données sont américaines, et les chercheurs le disent eux-mêmes : c’est un constat à une date donnée, pas une prédiction. Rien ne garantit que les modèles ne finiront pas par atteindre une partie du savoir tacite. Je ne vous vends pas une protection définitive. Je vous dis où est l’avantage aujourd’hui, avec des chiffres qu’on peut vérifier.
Et le savoir tacite ne se vend pas tout seul. Il faut le nommer, le mettre en forme, le rendre lisible pour quelqu’un qui ne vous a jamais vu travailler. C’est un travail, et c’est celui-là que je fais.
Si vous avez vingt ans de métier et que vous vous êtes dit, un soir, devant un écran, « il en sait plus que moi » : vous aviez raison sur la moitié.
Faites les deux colonnes. Commencez par dix tâches et une feuille.
Cet article développe un post publié sur LinkedIn le 23 septembre 2026. Suivre Marc Julié sur LinkedIn.
Sources
Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar et Ruyu Chen, « Canaries in the Coal Mine? Six Facts about the Recent Employment Effects of Artificial Intelligence », Stanford Digital Economy Lab, mise à jour d’août 2026 (PDF) · Delphine Soulas, « Pourquoi l’IA épargne (encore) les salariés expérimentés », Helloworkplace, 26 août 2026 (lien).
Questions fréquentes
Quelle différence entre savoir codifié et savoir tacite ?
Le savoir codifié est dans les manuels, les procédures, les cursus : tout ce qu’un diplôme atteste. Le savoir tacite s’acquiert en pratiquant, en observant, en se trompant. C’est ce qu’on sait faire sans savoir l’écrire.
L’IA menace-t-elle davantage les jeunes ou les seniors ?
Dans les métiers les plus exposés, l’emploi des 22-25 ans a reculé d’environ 11 % entre novembre 2022 et juin 2026, quand celui des 35-49 ans progressait d’environ 10 %. Selon les chercheurs de Stanford, l’IA remplace le savoir codifié et complète le savoir tacite. Ce sont des données américaines, à une date donnée : un constat, pas une prédiction.
Comment repérer mon savoir tacite ?
Prenez une semaine type et listez dix tâches, celles qu’on fait un mardi. Pour chacune, demandez-vous si vous pourriez l’expliquer à un débutant en une page. Si oui, colonne de gauche. Si vous auriez besoin de dire « ça dépend » et de raconter trois cas, colonne de droite.
Que faire de la colonne de gauche ?
Ne pas la défendre. C’est ce que vous partagez avec tous les gens de votre métier, et elle devient gratuite. Votre transition consiste plutôt à vendre la colonne de droite, celle qui n’a jamais eu de nom sur votre CV.
Le savoir tacite est-il protégé pour de bon ?
Rien ne le garantit, et je ne vous vends pas une protection définitive. Il ne se vend pas tout seul non plus : il faut le nommer et le rendre lisible pour quelqu’un qui ne vous a jamais vu travailler. C’est le travail du Diagnostic de Singularité (90 minutes, 297 €, déduits si vous poursuivez).
Nommer votre colonne de droite
C’est le travail du Diagnostic de Singularité : quatre-vingt-dix minutes en tête-à-tête pour mettre des mots sur ce que vous savez faire sans pouvoir l’écrire. 297 €, intégralement déduits si vous poursuivez.
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Marc Julié — Coach professionnel certifié RNCP et praticien senior (École Française de Coaching). Après plus de vingt ans de terrain en communication, digital et gestion de projets, j’accompagne, à La Rochelle et à distance dans toute la francophonie, les professionnels expérimentés qui sentent qu’un chapitre appelle, sans vouloir tout casser.

